Les dragonnades (1681-1687)

 

Le 11 Avril 1681, le Roi Louis XIV décide d’en finir avec « l’hérésie de Calvin » (le protestantisme hugnenot français), il faut frapper un grand coup. Louvois, Ministre de la Guerre de Louis XIV envoie des régiments de soldats, les “dragons” chargés d’obtenir l’abjuration de l’hérésie de Calvin de la part des sujets égarés (les protestants).

En 1681, la première dragonnade est expérimentée en Poitou à l’initiative de l’intendant René de Marillac (intendant du Poitou de 1677 à janvier 1682) Louvois lui ayant envoyé un régiment de cavalerie pour ses quartiers d’hiver, Marillac les loge principalement chez les réformés en leur permettant de piller et de ruiner leurs hôtes. Les dragons se font nourrir et payer. Quand l’argent est épuisé, les dragons vendent les meubles ou les mettent en morceaux.

Les résultats obtenus par ces “missionnaires bottés” dans le Poitou sont tels que Louvois décide d’étendre cette politique répressive à l’ensemble du royaume.

Le procédé est simple : munis d’un billet de logement, les dragons, hommes et chevaux, se présentent chez les personnes que l’on sait acquises aux idées « pernicieuses » (la foi évangélique) et qui sont d’ailleurs souvent dénoncés par le curé lui-même. Le logeur protestant doit alors héberger cavaliers et montures, les nourrir et de surcroit leur verser chaque jour une importante somme d’argent.

Les soldats font régner dans les villages protestants une pesante terreur tant verbale que physique mais qui cesse dès que l’abjuration est obtenue.

Le résultat des dragons missionnaires est immédiat : en quelques semaines on obtient ainsi des centaines de milliers de conversions de huguenots au catholicisme.

Plus le protestant persécuté résiste, plus la persécution s’accentue.

En quelques mois, les curés enregistrent 38 000 conversions. La région Poitou est ruinée, les habitants s’enfuient vers l’Angleterre, la Hollande. La nouvelle suscite l’indignation de l’Europe protestante. Les soldats sont rappelés et Marillac est déplacé.

En juillet 1685 Foucault, intendant du roi à Pau, reçoit l’autorisation d’utiliser des soldats contre les réformés. Il perfectionne la méthode inaugurée par Marillac en Poitou. Dès l’annonce de l’arrivée des dragons des bourgs entiers se convertissent. Foucault annonce des milliers de conversions sans violence. Il passe ensuite dans le Poitou, où il laisse les dragons se livrer à des sévices et exactions terribles.

Devant le succès rencontré, Louvois envoie les dragons auprès d’intendants d’autres provinces : les dragons passent à Bergerac, à Montauban puis à Castres, dans la vallée du Rhône et en Dauphiné. Devant la terreur qu’ils inspirent, les réformés de Montpellier et de Nîmes abjurent sans attendre les violences, de même que dans les Cévennes : ils se convertissent avant l’arrivée des soldats. Les trois quarts des huguenots ont abjuré grâce aux « missionnaires bottés » c’est-à-dire les dragons.

À Rouen, fin octobre 1685, en quatre jours de brutalité, douze compagnies de cuirassiers forcent les chefs de famille à abjurer. Toutes les villes du pays de Caux cèdent et le Havre capitule avant l’arrivée des dragons. Une forte émigration vers l’Angleterre ou les Pays-bas, via les îles anglo-saxonnes, dépeuple la région.

Dans le Nord de la France (Douai), on enterrait vivantes les huguenotes dans un cercueil en fer avec juste la tête dehors pour dire une abjuration : leurs enfants étaient alors catholiques de force.

Les réformés de Metz, que les traités de Westphalie mettent à part, bénéficient de la part de Louis XIV d’un délai de dix mois après l’Édit de Fontainebleau (1685) pour se convertir. Metz sera la dernière ville de France à être dragonnée en août 1686. En moins de trois jours, Metz était soumise, et la déportation met fin aux derniers résistants en 1687.

Cependant, malgré les violences des dragonnades, l’esprit de la Réforme subsiste et les N.C. (nouveaux convertis) de façade vont rapidement organiser la résistance.

Abraham Papot, un laboureur (au Poitou) aisé protestant fera la triste expérience des dragonnades. Il racontera lui-même ses malheurs et les fera consigner par un notaire, ce qui nous permet de revivre ces dragonnades.

 

Les dragonnades de Louis XIV racontées par Abraham Papot

 

En ce qui concerne les logements des gens de guerre que nous avons eu à compter du 7 août 1681 et qui sont restés jusqu’au 31 du même mois, nous avons eu monsieur Capy, commissaire et ses valets avec quatre chevaux. Durant tout ce temps (24 jours), j’ai du lui payer trois écus par jour et le nourrir copieusement lui et tout son train Cela représente la somme de : 135 livres (Une livre tournoi=0,62g d’or pur)

Ils m’ont ensuite envoyé Monsieur Alexandre, avec son valet et deux chevaux, qui m’a fait payer deux écus par jour et j’ai du le nourrir lui et son train pendant quatre journées, ce qui est monté à la somme de : 24 livres

Après on nous a envoyé le maréchal des logis, deux cavaliers et leurs chevaux et son valet que j’ai payé et nourri lui et son train. Il m’a fait payer 5 journées à un écu par jour, qui a monté à la somme de : 15 livres

Puis on m’a envoyé avec le maréchal des logis deux cavaliers et leurs chevaux que j’ai payé et nourri. Ils m’ont fait payer chacun 4 journées à chacun 20 sols par jour, qui fait la somme de : 8 livres

Ensuite, Monsieur le curé de Vouilléz, a fait rester quatre cavaliers qu’il a envoyé loger chez nous à Vaumoreau pendant 10 jours, qui m’ont fait les payer et bien nourrir, et quand j’ai demandé leur billet (royal), ils m’ont dit qu’ils n’en avaient point, et qu’ils n’étaient logés que par l’ordre de monsieur le curé. Ils m’ont fait payer chacun 30 sols, qui monte à la somme de : 60 livres

Et étant arrivéz chez nous à environ deux heures dans la nuit, l’un d’eux me saisit à la gorge en me disant : « mort, tête, ventre, tu n’iras plus au prêche (protestant), mais tu viendras à la messe (catholique) dès demain matin, mort ou vif» je fus contraint de partir en laissant ma pauvre femme et le reste de ma famille pour les nourrir et les payer.

Ensuite, le premier novembre 1681, Monsieur de Vaulmoreau, vicaire (catholique) du prieuré de Mougon, a amené quatre cavaliers, avec deux valets, qu’il a fallu bien nourrir eux et leur chevaux, et après leur donner la somme de : 21 livres

Après que ces quatre cavaliers et leur deux valets soient arrivés chez nous, ils mirent du bois dans la cheminée et firent prendre le bois, il prirent Elisabeth Papot, l’une de nos fille, et l’ayant prise, la jetèrent au milieu du feu, en disant : « Tu brûleras, bougresse de Calviniste. » La pauvre fille ayant résolut d’endurer la mort plutôt que de faire ce qu’ils lui disaient : « Mort, tête, ventre, sacre, tu viendras à la messe, charogne. » et comme ils virent qu’elle ne se mettait point en devoir de s’ôter du feu, l’un d’eux la prit par un bras, disant : « Mordieu tu te laisserais bien brûler, enlève toi de là. »

Après ils maltraitèrent ma pauvre bonne femme si cruellement, celle-ci étant agée de 65 ans, ils lui ont déchiré ses habits sur elle, l’ayant trainée par la maison et coursoires de notre demeure, lui firent ouvrir un grand cofre, et ils voulaient l’enfermer dans ce coffre elle et sa belle-fille, ils leur ont donné des coups dans les côtes avec leur mousqueton (fusil), en leur disant : « Mort , tête, ventre; vous viendrez à la messe, bougresses de calvinistes. » Elle, disant que non et qu’elle préfèrerait souffrir la mort ; de quoi la pauvre femme étant tombée évanouie ayant perdu connaissance, et sa belle-fille voyant sa pauvre belle-mère dans un tel état, s’écria a haute voix : « Ma mère est morte. » l’un des cavalier dit a l’autre : « Apporte du vinaigre », et quand ils eurent le vinaigre, ils dirent à l’autre : « Frotte lui le nez et les tempes » et à l’instant les femmes voisines, entendant le cri de sa belle-fille, accoururent et dirent : « Mon Dieu, qu’est-ce qui se passe ? On avait bien vu des gens de guerre, mais ils ne meurtrissaient pas les gens. » et elles dirent les unes aux autres : « Cette femme est morte », et en même temps le vicaire de Mougon, Mr de Vaulmoreau, arriva et demanda aux cavaliers : « Ne veulent elles pas aller a la messe ? » Il répondit que non alors il dit aux cavalier : « Montez sur la maison et enlevez toutes les tuiles. »

Et les deux cavaliers que nous avions nourri et payé comme indiqué ci-dessus dirent : « Apportez nos chevaux pour que nous nous en allions. »

Et moi Abraham Papot, agé de soixante-sept ans, avec la charge de sept filles (j’en ai marié quatre qui ont emporté une grande partie de ce peu que Dieu m’avait donné), et j’ai eu des charges continuellement en ma vie. J’ai été sept fois collecteur [de taxes] pour aider à amasser les deniers de sa Majesté (Louis XIV), où j’ai eu de grandes pertes où Dieu nous a fait la grace à moi et nos parsonniers d’en rendre fidèle compte.

Et a mon grand préjudice, et au point de me rendre mendiant après [leur passage], les gens de guerre qu’il a fallu nourrir et payer comme il se voit ci-dessus.

Premièrement pour l’impôt de l’année 1680, j’en payai la somme de quatre-vingt-treize livres.
Pour l’impôt de l’année 1682 j’ai payé la somme de cent vingt six livres.
En l’année 1683, ils m’ont imposé d’une somme dépassant mes capacités, et toutes les personnes raisonnables réalisent bien que le but est de me ruiner de fond en comble, comme sur toute la paroisse qui est de 278 feu, ils m’ont imposé à moi seul jusqu’à un sixiême de l’impôt de toute la paroisse qui se monte à trois cents soixante huit livres.

Les trois impôts des trois années ci-dessus ont été vérifiées en l’élection de Niort pour chacune années – signé Bastard greffier.

Et en l’année 1684, j’ai été encore imposé en la parroisse de Vouilléz à la somme de 368 livres et en l’année 1685, j’ai été aussi imposé en la parroisse de Fraissigne à la somme de 363 livres.

Ensuite dans les maisons de la Pelinere le sieur prieur (catholique) de Fressigne fit enlever deux cents boisseaux de blé, froment et orge et après que les cavaliers furent partis, fit prendre ce blé et le fit amener chez lui.

Abraham Papot
François-Michel le Tellier, Marquis de Louvois
François-Michel le Tellier, Marquis de Louvois, Ministre de la Guerre de Louis XIV

Image illustrant les dragonnade -1686  (Cliquer pour agrandir l’image)